Blog
Accompagner le jeune enfant dans sa relation au milieu aquatique
De la familiarisation à l’accordance : une rencontre sensible avec l’eau
« L’enfant ne s’accorde pas seulement au milieu aquatique. Il s’accorde aussi à la présence de celui qui l’accompagne. »

L’Eau, notre mer intérieure
Au début du XXᵉ siècle, le biologiste René Quinton formulait une intuition fascinante : notre organisme conserverait la mémoire de l’océan originel. Il observait que le plasma sanguin présente une composition minérale proche de celle de l’eau de mer — ce qu’il appelait le plasma marin isotonique, environ quatre fois moins salé que l’eau de mer actuelle.
Ces expériences et les applications thérapeutiques qui en ont découlé offrent une image particulièrement féconde : celle d’un être humain profondément relié à l’eau.
Cette vision résonne avec une autre évidence : avant sa naissance, l’enfant grandit pendant plusieurs mois dans le liquide amniotique, porté, contenu, aimé.
Après la naissance, la relation se transforme. Le jeune enfant découvre progressivement un monde de densité différente : il construit ses appuis, développe son équilibre, apprend à habiter son corps dans l’espace terrestre.
L’eau devient alors un autre milieu à rencontrer.
Certaines pratiques d’accompagnement du nouveau-né, comme le Thalasso Bain Bébé® développé par Sonia Krief, témoignent de cette attention portée à la transition sensorielle du bébé après la naissance. Dans un cadre contenant et sécurisant, l’eau peut devenir un espace de détente, de portage et de relation.
Au fil de son développement, l’enfant rencontre l’eau de multiples façons : dans les soins, les jeux, les découvertes sensorielles et les expériences partagées avec l’adulte.

L’enjeu n’est donc pas de créer un lien avec l’eau, mais de permettre à l’enfant de retrouver le fil d’une relation déjà là, installée dans son être, et de la laisser se déployer à travers ses nouvelles expériences.
Entrer dans l’eau, c’est découvrir une autre organisation corporelle : ressentir le portage, explorer le mouvement, jouer avec le souffle et construire peu à peu une relation de confiance avec ce milieu particulier.
L’eau dans le quotidien de la petite enfance
Cette relation à l’eau se construit bien avant les premiers apprentissages aquatiques. Elle se tisse dans les expériences simples du quotidien, dans ces moments où l’enfant rencontre l’eau par ses sens, son corps et son imagination.
Dans les structures d’accueil du jeune enfant, l’eau est déjà présente dans de nombreuses situations :
- le lavage des mains et les temps de soin ;
- les jeux d’eau extérieurs, notamment lors des périodes estivales ;
- les activités où l’enfant verse, remplit, transvase et observe les transformations de l’eau ;
- les pataugeoires ;
- les découvertes liées à la pluie, aux flaques et aux éléments naturels.
Ces expériences, parfois très simples, constituent de véritables rencontres.
L’enfant dialogue avec une matière vivante, en mouvement, qui ne se laisse pas saisir comme un objet ordinaire.
Il observe ce qui coule, ce qui flotte, ce qui disparaît ou réapparaît.
Il ressent une température, une texture, une densité.
Il expérimente progressivement comment son corps agit sur l’eau et comment l’eau agit sur son corps.
Peu à peu, une relation se construit.
L’eau devient alors un espace d’éveil où se développent la curiosité, la motricité, l’imaginaire et la confiance dans ses propres sensations.
Une réaction de retrait n’est pas toujours une peur

Le terme « peur de l’eau » est souvent utilisé lorsqu’un enfant hésite, refuse ou se retire face à une expérience aquatique.
Chez le jeune enfant, parler de « peur de l’eau » mérite souvent d’être nuancé.
Ce que l’adulte interprète comme une peur est fréquemment une réponse du corps à une sensation nouvelle : une température inhabituelle, une éclaboussure, une modification des appuis ou simplement le besoin de prendre le temps de découvrir le milieu.
Avant d’être une peur, c’est souvent une expérience sensorielle qui cherche à être comprise.
L’eau sollicite de nombreuses informations pour le corps :
- la température ;
- le contact sur la peau ;
- les sons et les résonances ;
- les éclaboussures ;
- la modification des appuis ;
- la sensation d’instabilité ;
- le contexte émotionnel dans lequel l’expérience est vécue.
Un enfant aspergé soudainement peut pleurer non pas parce qu’il rejette l’eau, mais parce qu’une sensation intense est apparue sans avoir été anticipée.
Un enfant qui retire ses mains d’une bassine, qui observe longuement avant de participer ou qui préfère rester à distance n’exprime pas forcément un refus. Il manifeste simplement quelque chose de son expérience du moment.
Accueillir cette expression, c’est chercher à comprendre ce que le corps de l’enfant communique avant de chercher à modifier son comportement.
Se mettre à hauteur d’enfant, c’est reconnaître son rythme et sa manière singulière d’entrer en relation avec le monde.
Avant un geste, il y a une relation.
Avant une proposition, il y a une écoute.
Lire l’article : La peur de l’eau chez l’enfant : comprendre et accompagner le désaccordage entre corps et milieu aquatique | Accordance – Apprendre à nager autrement
De la familiarisation à la relation : ouvrir un dialogue avec l’eau
Le terme « familiarisation » est souvent utilisé pour parler des premières expériences aquatiques. Il peut parfois laisser penser que l’enfant rencontre un milieu totalement nouveau qu’il faudrait progressivement apprivoiser.
Pourtant, l’eau s’inscrit déjà dans son histoire corporelle. Avant sa naissance, l’enfant a grandi dans un milieu liquide. Cette première expérience ne lui donne pas une compétence aquatique, mais elle rappelle que l’eau appartient aussi à notre histoire du vivant.
Entre 0 et 3 ans, l’enfant construit avant tout sa relation au milieu dans lequel il grandit : le monde terrestre.
Il apprend à tenir sa tête, à se retourner, à ramper, à se mettre debout, à marcher, à courir, à sauter, à saisir les objets et à explorer son environnement avec des appuis solides.
Son corps devient progressivement un corps de terrien : un corps vertical, ancré par le sol, organisé autour de l’équilibre et de la stabilité.
L’eau lui propose alors un autre langage.
Un langage où la densité change, où les appuis deviennent moins évidents, où le respiration, la flottabilité et le mouvement prennent une place nouvelle.
L’enjeu n’est pas de demander à l’enfant d’oublier son corps de terrien, mais de lui offrir la possibilité d’explorer progressivement une autre manière d’être au monde. Lui offrir la possibilité d’une transition, une adaptation vers un autre milieu.
Passer de la terre à l’eau, c’est découvrir une autre organisation du corps.
Une relation faite de :
- sensations de portage ;
- exploration du mouvement ;
- découverte du souffle ;
- nouveaux équilibres ;
- confiance dans les possibilités de son corps ;
- une autre manière de se déplacer, plus fluide, où le corps apprend progressivement à s’accorder au milieu aquatique.
Chez le jeune enfant, certaines réponses corporelles observées lors des premières rencontres avec l’eau rappellent cette relation ancienne avec le milieu aquatique : réactions liées au souffle, mouvements spontanés, adaptations du corps à un environnement différent. Ces réponses ne constituent pas une capacité à nager. Elles témoignent simplement d’une disponibilité corporelle qui peut accompagner la découverte progressive de l’eau.
L’accompagnement de l’adulte consiste alors moins à enseigner un geste qu’à créer les conditions d’une rencontre sereine.
Il ne s’agit pas d’imposer une organisation aquatique du corps, mais d’offrir un espace où l’enfant peut progressivement explorer une autre manière d’habiter son corps.
Créer un espace où le terrien rencontre le marin.
Cela peut commencer dans des expériences très simples.
Un saut dans l’eau, une petite chute contrôlée, un moment où le corps quitte brièvement ses appuis terrestres : ces instants peuvent devenir des occasions de découvrir que l’eau porte, soutient et accueille.
L’attitude de l’adulte est alors essentielle.
Si l’enfant boit une petite gorgée d’eau ou tousse après une immersion, il peut être précieux de rester calme et souriant, afin que cette expérience ne devienne pas associée à une alerte émotionnelle.
Comme lorsqu’un enfant apprend à marcher : il tombe parfois, il se relève, il recommence.
Dans l’eau aussi, les expériences font partie du chemin.

Le corps comme premier langage
Dans l’eau, les mouvements ralentissent, invitent à une autre perception du temps et révèlent une relation différente entre le corps et le milieu.
Les repères habituels du terrien s’ajustent.
L’enfant expérimente une autre manière de se déplacer, rencontre son tonus de manière plus évidente et apprend à se laisser porter. Il explore de nouvelles possibilités.
Dans cette phase de découverte, les aides à la flottaison peuvent être utilisées avec discernement.
- Les brassards, par exemple, peuvent parfois apporter une sécurité ou permettre un temps de jeu plus autonome. Ils peuvent constituer un support rassurant dans certaines situations. Cependant, ils modifient également la perception que l’enfant a de son propre corps, de ses équilibres et de ses possibilités de mouvement.
- La ceinture de flottaison, chez le jeune enfant, impose une organisation allongée du corps qui ne correspond pas encore à ses capacités motrices. Le gainage étant en cours de construction, relever durablement la tête pour inspirer devient coûteux. L’attention de l’enfant se porte alors sur le maintien de sa posture plutôt que sur l’exploration du milieu aquatique.
Notre corps ne porte pas avec lui des supports pour se déplacer. La nature lui a donné les ressources nécessaires pour explorer son environnement, s’adapter et trouver progressivement ses propres équilibres.
Comme sur la terre, où l’enfant apprend à marcher en développant peu à peu sa coordination, son équilibre et sa confiance, il découvre dans l’eau une nouvelle organisation corporelle par l’expérience.
Son accord avec l’eau se construit progressivement lorsqu’il peut ressentir, explorer et comprendre par lui-même les nouvelles possibilités offertes par ce milieu.
Ces outils ne sont pas des obstacles en eux-mêmes. Leur intérêt dépend du moment, du contexte et de la place qu’ils occupent dans l’exploration de l’enfant. L’objectif n’est pas de les retirer, mais de permettre à l’enfant de découvrir peu à peu les ressources de son propre corps dans l’eau.
Le cadre bienveillant : sécuriser sans contraindre

Accompagner l’enfant dans sa relation à l’eau ne signifie ni supprimer toute difficulté, ni le laisser seul face à ses hésitations.
- Un cadre est nécessaire ;
- Il donne des repères ;
- Il sécurise ;
- Il permet l’exploration.
La bienveillance n’est pas l’absence de cadre. Elle réside dans la manière dont ce cadre est proposé.
Un enfant qui refuse de toucher l’eau n’a pas forcément besoin que l’adulte insiste. Il a besoin d’une présence capable d’accueillir son ressenti tout en maintenant une ouverture vers l’expérience.
« Aujourd’hui, tu préfères regarder. Je reste avec toi. Nous pourrons essayer quand tu seras prêt. »
Le cadre devient alors un espace où l’enfant peut avancer sans être forcé, mais sans être enfermé non plus dans son évitement.
« La vie ne se regarde pas de loin. Elle se traverse.
Les peurs peuvent être réelles. Le « non » de l’enfant trace une frontière à respecter, sans la figer. Le rôle du parent n’est pas d’effacer la peur, mais d’aider l’enfant à la traverser, pas à pas. Sans fuir, ni forcer. »
— L’Enfant de la Mer
Livret pédagogique
L’adulte comme point d’ancrage

L’enfant ne découvre jamais l’eau seul. Il rencontre un milieu, mais aussi une présence.
L’adulte observe, accompagne et propose. Il offre un cadre sécurisant où l’enfant peut regarder, toucher, expérimenter et recommencer.
Deux enfants du même âge peuvent avoir des relations très différentes avec l’eau. L’un explore immédiatement.
L’autre a besoin de davantage de temps. Il n’existe pas de retard. Il existe des chemins singuliers entre un enfant, un milieu et un moment de son développement. C’est dans cet espace de confiance que peut apparaître l’accordance.
💧Résonnance l’Enfant de la Mer :
« Torpille s’approche, douce et attentive. Elle l’invite à revenir en position assise.
– Calme-toi… Et reprends doucement, dit-elle. Si tu te crispes, ton corps devient aussi lourd qu’un rocher. Mais dès qu’il s’apaise, l’eau le soulève à nouveau…
Comme si elle le reconnaissait. »
— L’Enfant de la Mer
Chapitre 3— « Une plume blanche »
La présence : lorsque l’enfant s’accorde à l’adulte
L’eau est un milieu où la relation devient particulièrement sensible.
Avant même de découvrir l’élément, l’enfant rencontre la manière dont l’adulte l’habite.
Un enfant observe l’adulte qui l’invite à entrer dans ce nouveau monde.
Il ressent son rythme.
Il perçoit sa disponibilité.
La relation devient alors un espace d’ajustement mutuel.
Un adulte inquiet, tendu ou dans la précipitation peut transmettre malgré lui des signaux d’alerte au corps de l’enfant.
À l’inverse, une présence calme, une respiration posée, une voix douce, un regard disponible ou une présence qui disparaît sous l’eau puis revient joyeuse, offrent des signaux rassurants. Peu à peu, l’enfant relâche ses protections et découvre que ce monde liquide peut être habité en confiance.
L’enfant ne s’accorde pas seulement au milieu aquatique.
Il s’accorde aussi à la présence de celui qui l’accompagne.
C’est dans cet espace partagé que le corps peut changer d’organisation, que le souffle peut retrouver sa liberté et que l’exploration devient possible.
L’adulte ne transmet pas uniquement des gestes ou des consignes.
Il transmet une qualité de présence.
lire l’article : Le temps de l’accordance — Une pédagogie du temps vivant pour accompagner l’enfant | Accordance – Apprendre à nager autrement

Le temps de l’enfant : une condition de l’apprentissage vivant
Dans les premières expériences aquatiques, le temps est un allié.
L’enfant a besoin :
- d’observer ;
- de toucher ;
- d’explorer ;
- de recommencer.
Une approche respectueuse ne cherche pas immédiatement une compétence visible.
Elle cherche d’abord une disponibilité du corps.
Car un enfant qui se sent en sécurité devient davantage disponible à la découverte.
Le temps n’est pas un obstacle à l’apprentissage.
Il est une condition de l’apprentissage vivant.
Lire l’article : Le temps de l’accordance — Une pédagogie du temps vivant pour accompagner l’enfant | Accordance – Apprendre à nager autrement
La Voie de l’Eau : habiter le milieu
L’eau peut devenir un espace d’éveil extraordinaire.
Non pas parce qu’elle impose des apprentissages précoces, mais parce qu’elle offre au jeune enfant un milieu riche de sensations et de découvertes.
Être accompagné dans l’eau, c’est rencontrer :
- son souffle ;
- son corps ;
- ses possibilités de mouvement ;
- la confiance en l’autre ;
- la confiance en soi.
Avant d’apprendre à nager, l’enfant apprend peut-être quelque chose de plus fondamental :
- être porté ;
- écouter ;
- respirer ;
- entrer en relation avec un milieu vivant.
Proposition d’éveil sensoriel : une expérience de présence partagée

Dans un bain, une pataugeoire ou un bassin adapté, là où l’enfant peut déposer son corps sur le fond et retrouver des appuis sécurisants, l’adulte peut proposer un temps calme.
Lorsque l’enfant est disponible, il peut progressivement découvrir une autre relation au milieu aquatique :
- la sensation de portage ;
- le mouvement doux de l’eau autour du corps ;
- le lien entre respiration et flottabilité ;
- les sons différents, comme enveloppés par l’eau (un temps pour raconter une histoire les oreilles immergées par exemple) ;
- le sentiment de sécurité et de bien-être que procure ce milieu.
Respirer ensemble.
Être présent.
Proposer.
Observer.
L’adulte devient un repère par sa voix, son regard et son rythme.
Un moment simple où l’enfant découvre peu à peu qu’il peut habiter l’eau, non plus seulement avec ses appuis de terrien, mais dans une relation nouvelle avec le milieu.
💧L’accordance n’est pas une méthode pour apprendre plus vite.
Elle est une manière d’accompagner l’enfant.
Afin qu’il découvre progressivement une relation avec l’eau, avec son corps et avec le vivant.
Car avant de savoir nager, l’enfant apprend d’abord à habiter un milieu.

« L’eau n’est peut-être pas le premier milieu que l’enfant découvre.
Elle est peut-être le premier qu’il retrouve. »

Pour prolonger l’immersion :
“Un espace pour explorer le vivant, le mouvement et l’accordance.”
Univers : l’accordance, l’enfance et le vivant
Site officiel : La mer est mon sol – Mathieu Le Berre
